Témoignage : Quand la choura afghane se transformait en piège mortel
La choura, moment indispensable à la rencontre des notables afghans. Moment de toutes les tensions et de tous les risques pour les militaires occidentaux, qui pouvait parfois aboutir aux pires violences. Extrait du témoignage de Patrick Clervoy.
Ce jour-là était organisée une choura, une réunion solennelle des autorités civiles afghanes et des militaires responsables des actions de soutien auprès de la population civile. Ils inauguraient la mise en place d’un réseau électrique au profit du village. Hier c’était la construction d’une école. Demain ce sera une grande chambre froide pour valoriser la vente hors saison des produits maraîchers. C’est un long travail de conquête des coeurs. Du coeur, les militaires en mettent beaucoup pour gagner la confiance et le soutien de la population.
La choura est un temps sensible, car il y a beaucoup de monde dans un même endroit. Pour l’inauguration, il a fallu prévenir les responsables locaux. Avec les fuites, les insurgés sont donc informés de la date et du lieu. Le risque d’attentat est grand.
La sécurisation par les hommes du génie et les commandos parachutistes commence dès 4 heures. Une infirmière est avec eux.
Du début à 9 heures à la fin à 11 heures, la réunion se déroule normalement. Le dispositif se désengage. Quelques militaires restent avec l’interprète dans une casemate. Une explosion retentit. Le poste où ils se trouvaient n’est plus qu’un cratère fumant.
Le dispositif de réaction se met immédiatement en place. Les murs sont tombés. À découvert, les hommes valides et les blessés sont vulnérables. De l’autre côté de la route, cachés dans les maisons, des insurgés tentent de prendre l’avantage. Les premiers tirs sont échangés. Les militaires ripostent. Les uns se placent en couverture pour protéger les autres qui vont au secours des hommes à terre. Les minutes qui suivent sont apocalyptiques. Le sol est jonché de cadavres, de gravats, de morceaux de corps, d’armes éparpillées. Avec l’explosion, des vêtements ont été vidés d’une partie de leurs corps. Des chairs ont été projetées, mises à nues, dilacérées. Les silhouettes des victimes sont incomplètes, atrocement mutilées, d’autres ont des postures aberrantes, grotesques. Des hommes valides tentent d’éteindre les flammes des corps de leurs camarades dont ils ne savent s’ils sont encore vivants ou déjà morts. Les extincteurs des véhicules blindés sont vidés sur eux, mais le feu reste. Une noria de bouteilles d’eau minérale n’y suffit pas non plus. L’incendie des corps fait fondre les gilets pare-balles et exploser les munitions que les militaires portaient sur eux. Ça tire dedans et ça tire dehors. Les avions de chasse puis les hélicoptères de combat arrivent et tirent au canon sur les bords de la route d’où les insurgés harcèlent les survivants et les secours.
Pour les brancardiers secouristes, la tâche est dure. Les corps sont à ce point transformés qu’ils se défont lorsqu’ils sont saisis. Ils glissent du brancard. Les visages des morts sont atroces à voir. L’odeur est insoutenable. Il faut amener les corps dans des véhicules. Est-ce un effet de l’émotion ? Ils racontent qu’ils ont les plus grandes difficultés à parcourir les quelques mètres nécessaires. « C’était chaque fois l’Himalaya », me dit l’un d’eux. Le coeur est fou, le souffle coupé, les jambes sans force. Aucune pause car les tirs continuent.
Trois blessés sont pris en charge immédiatement par l’infirmière à l’abri derrière un muret. Le plus grave est évacué prioritairement vers le poste de secours.
Puis, c’est la prise en charge des morts. Retour vers les images horribles. Il faut les transporter au camp. Il faut découper les appareils et les armements que la chaleur du feu a collés à la peau. Il faut les identifier. C’est aux proches que l’on demande de se charger de cette tâche éprouvante de reconnaître le détail d’un visage ou d’un vêtement que seuls eux connaissent.
C’est aussi la collecte de tous les objets susceptibles d’identifier la nature de l’explosion. Une paire de jambes est au sol. Aux chaussures est identifié un civil afghan qui n’était pas de la choura. L’hypothèse de l’attentat suicide est évoquée.
L’amertume envahit les coeurs. Ils ont été trahis. La relation de confiance est rompue. Qui pourra la faire revenir ? Comment effacer les images ?
Tiré de Dix semaines à Kaboul.
Par Patrick Clervoy
Editions Steinkis
Novembre 2012
296 pages
19,90€
Photo : ECPAD ; Visuel : Steinkis

G.
Bravo.
Ce « Monsieur » a rassemblé les récits du 13. juillet 2011. que les blessés lui ont confiés dans son bureau de psy bien au frais à KAIA (j’y ai croisé un d’eux quelques jours après l’explosion). Et voilà il sort un livre, avec les détails croustillants qui feront frémir tout civil qui l’achète – et qui, que en lisant cet extrait, remontent des souvenirs qu’on préfère d’oublier dans d’autres.
J’espère sincèrement et on ne peut plus sérieusement que tous les bénéfices de ce grand médecin iront à Terre Fraternité.
Romain Mielcarek
Pour avoir lu l’ouvrage, je le trouve intéressant. Il décrit bien l’ensemble de la chaîne santé sur place et ses implications. Il aborde des sujets difficiles comme la blessure, la mort et la souffrance psychologique, sans ambages, mais sans en faire du grand spectacle non plus. Les récits livrés ici sont des extraits, qui effectivement, pris comme ca, peuvent passer pour « croustillants ». Je ne crois pas que ce soit le ressenti général du livre.
Après, il est vrai que je ne suis qu’un journaliste
G.
Explication en message privé envoyé. Je maintiens mon commentaire.
P.S.: Vous n’êtes QU’UN journaliste comme je ne suis QU’UN militaire ou un boulanger n’est QU’UN boulanger – chacun son boulot et ses opinions
Romain Mielcarek
Certains métiers sont pire que d’autres, je me suis résigné à mon sort …