Mali : Quelles leçons pour l’architecture sécuritaire africaine ?

Au Mali, les forces africaines commencent tout juste à se déployer. La Cédéao devait pourtant prendre l’initiative dans la résolution de cette crise. L’heure du bilan pour l’outil sécuritaire régional est venue avec cette tribune d’Oswald Padonou, publiée initialement dans le journal Ouest France.

La Cédéao a-t-elle préféré laisser le risque de l'initiative à d'autres ?

La Cédéao a-t-elle préféré laisser le risque de l’initiative à d’autres ?

Dès le lendemain du coup d’État du 22 mars 2012 qui a fait péricliter ce qui restait de l’État malien, nombre d’acteurs voyaient en cette nouvelle crise multidimensionnelle l’occasion de confirmer non seulement un niveau d’opérationnalité acceptable des instruments de la CEDEAO et de l’Union africaine mais aussi, et surtout, leur efficacité après une intervention en Somalie (AMISOM) plutôt encourageante. Cette confirmation de la montée en puissance, certes lente mais jadis prometteuse, des instruments de l’Architecture africaine de paix et de sécurité (APSA) a été entravée par la complexité de la situation au Mali, l’incohérence des différentes initiatives, la trop grande ambition placée en ces instruments ou encore leur inadaptation aux paramètres des crises sécuritaires actuelles sur le continent.

L’outil panafricain censé favoriser la prévention, une meilleure gestion des crises et un suivi adéquat des processus de retour à la paix et à la stabilité n’a pas été en mesure d’initier une action majeure jusqu’à l’intervention française du 11 janvier 2013 qui sonna le glas de cette profession de foi « des solutions africaines aux crises africaines » et avec elle, toute la doctrine occidentale consistant à prioriser le renforcement des capacités africaines en maintien de la paix.

Le dispositif africain qui devrait s’appuyer sur des forces régionales en attente, c’est-à-dire des bases disponibles et fonctionnelles, des hommes et des matériels prêts à être déployés sur les théâtres, n’a pas fonctionné même si l’opérationnalisation complète des forces était envisagée avec beaucoup d’optimisme pour 2015. Au même titre que ces défaillances afro-africaines, la nature et l’organisation des appuis américains et européens aux armées africaines subsahariennes trouvent dans l’évolution de la crise malienne une raison de se réformer, de changer de cap dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques de coopération en matière de sécurité et de défense.

En effet, s’il est indéniable que plusieurs paramètres (terrorisme, islamisme, narcotrafic, crise de l’État, crise identitaire, crise humanitaire) s’imbriquent au Mali et au Sahel en général et font craindre – si cela n’est déjà pas effectif – l’établissement d’un sanctuaire d’« exclus » et de « fondamentalistes » hors de tout contrôle, il n’en demeure pas moins que l’incohérence des différentes démarches et l’absence d’audace de la part de la CEDEAO a contribué à l’escalade actuelle et donc à décrédibiliser les instruments africains.

La médiation entreprise par l’organisation et conduite par le président burkinabé Blaise Compaoré et son ministre des Affaires étrangères, Djibril Bassolé, a certes permis de donner une chance à une sortie de crise pacifique, mais a manqué de lisibilité et de crédibilité et n’a été à la fin qu’une chimère. De plus, les hésitations de la CEDEAO à s’engager seule ou en première ligne, redoutant d’être embarquée dans une guerre par procuration au profit de l’occident luttant contre le terrorisme, reflètent cependant un manque de discernement sur la nature de la menace. Ce serait un peu comme dire « Je ne veux pas aller me battre mais être dans l’attente d’une bataille à laquelle je ne peux échapper, c’est encore pire » (tiré du Seigneur des anneaux : le retour du roi, le film réalisé par Peter Jackson). Hésitation d’autant plus incompréhensible que cette organisation avait tout de même eu à prendre le risque de l’initiative en déployant sous la direction du Nigeria des « casques blancs » de l’ECOMOG au Liberia par exemple, en 1990.

Revoir les ambitions de la Cédéao à la baisse ?

Face à cet échec, la Cédéao pourrait avoir à repenser ses moyens sécuritaires.

Face à cet échec, la Cédéao pourrait avoir à repenser ses moyens sécuritaires.

A moins d’avoir entraîné en Afrique et au sein de ses partenaires une trop grande espérance en ses capacités de réponse et de régulation des conflits en Afrique, l’APSA et précisément sa force en attente méritent, à l’aune de la crise malienne, d’être redimensionnée plus modestement et efficacement. Les soutiens extérieurs tout autant. Car, quand on prend en compte les investissements américains dans le renforcement des capacités de l’armée malienne en matière de lutte antiterroriste et les résultats produits par ce soutien, on peut légitimement conclure à un mauvais calcul, un échec cuisant imputable aux deux partenaires.

Par ailleurs, l’inadaptation des instruments aux paramètres des crises sécuritaires actuelles sur le continent paraît évidente au regard notamment des menaces auxquelles font et devront encore faire face les armées africaines à l’instar du narcoterrorisme dans la bande sahélienne et de la piraterie maritime dans le golfe de Guinée. Ce besoin d’adaptation véritable exprimé par ceux qui souhaitent une mutation des entraînements et autres activités de préparation et de renforcement des capacités centrées sur « le maintien de la paix » vers « les nouvelles menaces », se voit opposer la prise en compte progressive et opportune de la variable « maintien de la paix robuste » dans les opérations menées aussi bien par les Nations Unies que par l’Union africaine et la CEDEAO. Cela étant, ce n’est pas tant dans la doctrine ou dans la sémantique que se joue le destin des États et des armées africaines mais bien dans l’inversion des priorités car la démarche de construction des capacités par le « haut » a montré quelques limites.

Ces limites peuvent être surmontées de façon durable en inscrivant par exemple la Réforme du système de sécurité dans une dynamique de prévention des conflits. Elle permettrait d’instaurer ou de consolider, dans leur gestion par les pouvoirs publics, l’éthique et le professionnalisme dans les armées ainsi que la transparence et la recherche d’objectifs de performance bénéfiques à l’ensemble de la nation.

Photos : Ministère de la Défense français

A propos de l'auteur

Oswald Padonou est expert dans les domaines de la sécurité, de la coopération et du maintien de la paix en Afrique. Cadre de l'administration publique béninoise mis en disponibilité, il mène actuellement une thèse en sciences politiques à l'université de Rennes. Auteur de plusieurs études sur l'Afrique de l'Ouest, il a notamment écrit "Le Bénin et les opérations de la paix" aux éditions L'Harmattan.

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