Afghanistan : Le Pole stabilité, une bonne idée dépourvue de moyens
Dans les conflits modernes, solutions politiques et développement économique semblent aussi primordiaux que l’approche militaire pour viser la sortie de crise. Ce texte, extrait d’un document publié par l’IRIS, revient sur les actions mises en oeuvre en Afghanistan au profit de la population.
La COIN (contre-insurrection) prône la mise en oeuvre de l’approche globale qui, dépassant largement la simple approche « cinétique » (causer des pertes chez l’ennemi), vise à prendre en compte le conflit dans sa globalité, c’est-à-dire sous son triple aspect : sécurité, développement et gouvernance. Cette approche globale nécessite que civils et militaires mènent un travail en étroite collaboration, ce qui n’est facile pour aucune des deux parties. Possédant une riche expérience et particulièrement pragmatiques, les Etats-Unis disposent pour leur part d’un outil très intégré, inter-agences et interministériel. Pour le décrire de façon très grossière, cet outil intègre à la fois les services de l’ambassade des Etats-Unis, USAID et les militaires, en particulier les PRT (provincial reconstruction team). Créé à l’origine en Bosnie dans les années 1990, largement amélioré en Irak, il est beaucoup plus ambitieux que les traditionnelles actions CIMIC (actions civilo-militaires) menées notamment par les Français, destinées surtout à favoriser l’acceptation de la force par les populations locales, non à mener de véritables actions durables dans le domaine du développement.
Côté français, un Pôle Stabilité (POLSTAB), outil ambitieux créé comme pendant de l’outil militaire et dépendant du ministère des Affaires étrangères (par le biais de l’ambassade de France de Kaboul), a été créé le 1er septembre 2010. Cette création a représenté une étape importante car elle a permis de concrétiser les préoccupations françaises en termes d’approche globale. L’idée était bien alors de créer un cercle vertueux, les militaires créant les conditions de sécurité permettant au POLSTAB de travailler efficacement dans son domaine, celui-ci appuyant lui-même l’action des militaires.
Cependant, ce POLSTAB ne s’est pas révélé aussi efficace qu’escompté. Ainsi, même s’il a été créé comme pendant civil de l’outil militaire, il lui a été bien difficile de rivaliser, alors que, par exemple, ses effectifs n’ont jamais dépassé 16 personnes, contre plus de 2 000 pour la Task Force Lafayette : pour compter vraiment, encore faut-il atteindre une certaine masse critique… Plus fondamentalement, l’expérience a également montré qu’il devait exister une unité de direction, garante de la cohérence d’ensemble, que l’on ne retrouve pas au sein de ce système bicéphale.
Une bonne illustration du «déphasage» au sens large qui existe entre les deux parties est leur rapport respectif au temps. En effet, en matière de gouvernance et de développement, le temps se compte davantage en années qu’en mois, car les besoins doivent d’abord être déterminés précisément, hiérarchisés, puis les projets doivent être montés et financés bien sûr, coordonnés entre eux, pour des effets qui ne seront parfois visibles que bien plus tard. Confrontés à une logique de résultats, les militaires ont à l’opposé souvent tendance à plier les objectifs en matière de développement ou de gouvernance à leurs intérêts immédiats à six mois, ce qui représente dans ce domaine un horizon particulièrement limité, voire utopique, en tous les cas souvent contre-productif. Les actions du POLSTAB ont ainsi souvent été considérées comme des moyens de « booster » l’action militaire, alors que le POLSTAB lui-même a davantage cherché à inscrire son action dans la durée, 2-3 ans au minimum, bien au-delà de l’horizon militaire en tous les cas, d’où d’inévitables heurts.
Plus largement, la coopération entre les ministères des Affaires étrangères et de la Défense est encore loin d’être optimale, ce qui a nécessairement des conséquences sur le terrain en termes de cohérence des projets. Les militaires font en outre davantage confiance à l’approche « cinétique », dont ils pensent globalement maîtriser beaucoup mieux les effets que la plantation de grenadiers en Kapisa, par exemple. Enfin, avec l’enlèvement des journalistes de France 3 en décembre 2009 (libérés en juin 2011), les mesures de sécurité se sont sérieusement durcies et cette tendance n’a fait que s’accentuer avec le temps en zone française, limitant de fait de façon drastique les contacts qu’ont pu entretenir les personnels du POLSTAB avec les Afghans des vallées et donc l’efficacité de leurs actions.
Photo : ECPAD
