WikiLeaks imposait l’agenda à un New York Times récalcitrant

Les médias qui ont diffusé les documents fournis par WikiLeaks n’ont cessé de justifier leur démarche depuis la publication de trois « paquets » de fichiers classifiés. Consacrés dans l’ordre chronologique à la guerre en Afghanistan, à celle d’Irak puis aux communications diplomatiques américaines, ces dossiers ont été l’objet de controverses. Le New York Times raconte comment les négociations se sont déroulées.

Le NYT refuse de voir Julian Assange comme un partenaire et reste méfiant.

« Nous avons considéré Assange comme une source, pas comme un partenaire ou un collaborateur. » Bill Keller, le rédacteur en chef du New York Times (NYT), raconte en détail les négociations et le travail qui ont conduit à la publication par son journal de dizaines de milliers de documents classifiés. Le rapport entre le fondateur de WikiLeaks et les médias qu’il a contacté semble avoir été dés le départ marqué par une méfiance réciproque. C’est The Guardian, le quotidien britannique qui aurait suggéré de partager ces informations avec le NYT pour mieux toucher le public américain.

Bill Keller admet dans ces lignes que c’est bien Julian Assange qui a fixé l’agenda des publications. Une pratique qui n’est ni surprenante ni contraire à l’éthique lorsque l’on connaît les médias. Sur ce type de dossier, les entreprises de presse attendent parfois pour publier des informations que le moment soit le plus propice possible. Le rédacteur en chef du NYT évoque également le besoin de vérifier de manière responsable le contenu des documents publiés.

Ce processus de vérification a principalement reposé sur le recours à des journalistes spécialisés au sein de la rédaction. Le premier à suivre le dossier et à se rendre à Londres pour travailler avec The Guardian et Der Spiegel est Eric Schmitt. Cet habitué des questions militaires a déjà été confronté à des affaires relevant du secret défense et pouvait plus facilement évaluer ce qui était publiable. A chaque étape, d’autres reporters, riches d’une expérience sur les zones critiques en rapport avec les dossiers publiés, vérifient les informations choisies. Le quotidien américain fera même appel à un Marine qui a écrit dans ses colonnes pour évaluer ce qui était risqué pour les opérations.

Dés le départ, le NYT a fait le choix de la transparence. En contact avec l’administration Obama, les journalistes ont estimé qu’il fallait publier ces documents. Mais ils n’ont pas voulu mettre des vies en danger. C’est pour ces raisons qu’ils ont veillé à ne pas révéler de noms et envisagé faire l’impasse sur certains programmes de renseignement. Pas question en tout cas d’épargner les diplomates s’étant permis des commentaires indélicats. Le rédacteur en chef relève une différence de réaction entre l’équipe Bush junior qui avait tenté d’intimider la rédaction pour empêcher la publication de plusieurs articles relatifs à des informations secrètes alors que l’équipe Obama a réagit avec pragmatisme et professionnalisme.

Quand Assange perd la main

La publication de ces dossiers secrets a posé de nombreuses questions aux rédactions.

Julian Assange n’aurait pas apprécié l’attitude du NYT qui n’a pas hésité à creuser dans ses origines et dans celles de ses sources. Bradley Manning, principal auteur des fuites, est directement décrit comme psychologiquement fragile par le journal. Le créateur de WikiLeaks est également étudié à la loupe. Ce dernier tente de reprendre l’initiative mais ne réussira pas à faire plier les journalistes. En représailles, il décidé d’écarter le quotidien et de ne pas lui confier la suite des fichiers.

The Guardian partage malgré tout les informations, créant une rupture avec un Julian Assange devenant de plus en plus instable. Poursuivi par les autorités américaines, l’ennemi public numéro 1 est tiraillé entre sa nouvelle image de cyber-dissident et une paranoïa chronique qui étonne les journalistes. Dés le départ, les reporters ne savent trop quoi penser de cet homme qui « sent comme s’il ne s’était pas lavé depuis plusieurs jours », dégage une aura emblématique tout en se déplaçant avec quantité d’ordinateurs portables et de téléphones mobiles.

L’origine des fuites n’est pas toujours claire. Difficile également de savoir si tous les documents ont été fournis aux journalistes. Le souvenir de la vidéo coupée publiée par WikiLeaks montrant des tirs d’un hélicoptère américain tuant deux journalistes de l’agence Reuters, fait craindre des manipulations. Le NYT refusera de créer des liens direct entre son site Internet et celui de WikiLeaks.

Le quotidien, s’il a été dénoncé par une partie de la population américaine rejetant le choix de cette publication, a fait le choix en connaissance de cause. Bill Keller remarque notamment qu’il a été confronté à un dilemme autrement différent de celui de son homologue britannique. Si en Europe, on est friands de voir l’intimité de Washington percée à jour, les avis sont plus partagés outre-Atlantique. Le rédacteur en chef rappelle que 4 journalistes du NYT ont été capturés et retenus par les Talibans en Afghanistan et que l’un d’entre eux y a laissé la vie. Un photographe a également perdu ses deux jambes au cours d’un reportage.

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Photo : DR

A propos de l'auteur

Journaliste indépendant, Romain Mielcarek s'est spécialisé sur les thématiques liées à la défense et à la diplomatie. Il travaille régulièrement pour RFI, Atlantico, Slate, Défense et Sécurité Internationale et Pays Emergents. Doctorant en sciences sociales, il mène une thèse sur l'influence de l'armée française sur le récit médiatique de la guerre en Afghanistan. Membre de l'Alliance Géostratégique, il a participé à la rédaction des ouvrages "Les guerres low-cost" (Esprit du Livre / 2011) et "Stratégies dans le cyberespace" (Esprit du Livre / 2011).

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