Communications stratégiques (1/3) – Dans l’espace-information, le chef doit avoir le coup d’oeil
Le 4e Sommet national de communications stratégiques (Stratcomm) s’est récemment tenu à Washington. La Stratcomm est une discipline relativement neuve. Ce colloque réunissait les principaux inventeurs de la Stratcomm militaire, américaine et de l’OTAN, et également des acteurs du monde de l’entreprise ou des relations publiques.
Le général Allen était à la fois commandant de l’ISAF et communiquant en chef. ©US Air Force / Master Sgt. Michael O’Connor
D’emblée il est apparu que les trois points de référence pour le développement de la Stratcomm sont en balbutiements la Bosnie, encore de manière erratique l’Irak et, dans sa pleine affirmation opérationnelle, l’Afghanistan. C’est pourquoi le discours d’ouverture, donné par le général John Allen, ancien commandant en chef des forces de l’OTAN en Afghanistan, aura été l’occasion pour l’auditoire et le spécialiste de rhétorique politique que je suis, de saisir sur le vif, sans cartes-éclair, diagrammes et Power Point abusif, l’essentiel d’une opération plénière de Stratcomm du point de vue du chef.
En écoutant John Allen j’ai perçu, sur le vif, un concept clef que mettaient en valeur les traités classiques d’art militaire comme celui de Crissé que lisait Georges Washington, à savoir cette qualité essentielle du chef militaire, « le coup d’œil ». Le « coup d’œil » ou la capacité à embrasser froidement une situation : « Le coup d’œil, n’est autre chose que ce génie pénétrant à qui rien n’échappe ». On ne peut mieux définir le ressort de la Stratcomm. Or, sur la Stratcomm et son expérience de commandant en chef de l’ISAF, Allen possède un excellent « coup d’œil ». C’est indéniablement l’ethos du Marine Corps qui s’exprime (un autre intervenant, Helio Fred Garcia, fonde sa méthode, testée sur le terrain, sur une adaptation du manuel des marines).
Le « coup d’œil » du chef : l’espace-information
Sur quoi porte donc le « coup d’œil » ? Sur un terrain unifié, où l’ « information » se superpose aux opérations. Cette superposition devient de la Stratcomm quand « l’espace d’information » est placé directement sous le contrôle de celui qui possède « le coup d’œil » et qu’il se structure selon quatre principes : le leadership, la clarté des valeurs, la prise en compte de l’environnement et l’agilité.
L’ « espace-information » ou « champ de bataille de l’information » s’articule sur la qualité du commandement, la clarté des valeurs que les opérations militaires déclarent défendre, l’évaluation précise des publics présents sur le terrain (des forces engagées aux médias en passant pas les acteurs publics et la population) et l’agilité, à savoir comment délivrer un message avec la même efficacité qu’on décide, par exemple, d’un tir de drone (notez qu’en grec ancien le même sémantisme s’appliquait au lancé d’un argument verbal, un message, et au lancé d’une arme de jet). Le modèle de départ est donc celui de l’information opérationnelle au long de la chaîne de commandement (command and control), étendu à la Stratcomm et au lancé des messages vers des auditoires-cibles : une « balistique » communicationnelle (ballô, en grec : lancer).
Le système est ainsi fondé sur la prééminence du commandant en chef : si celui-ci ne s’intéresse pas directement à l’espace-information, la matrice bloque. Dans les trois exemples que le général Allen donna de son rôle dans trois crises différentes où il était crucial que la matrice fonctionnât à plein rendement, il fut toujours au premier plan avec son équipe de Stratcomm, jugeant « au coup d’œil » et avec sang-froid (qualité que Crissé apparie au coup d’œil), où, quand, sur qui et comment agir. L’implication directe du chef est impérative : « It has to come from the top » (Ça doit venir d’en haut) fit consensus durant la session finale. Tous les intervenants tombèrent d’accord qu’Allen fut à la fois commandant en chef et communicateur en chef.
On apprécie immédiatement la faille du système : si le grand patron ne prend pas son rôle de Communicateur en Chef au sérieux, n’est pas capable d’être à la fois un excellent orateur, un excellent délégateur de pouvoirs et un scrutateur attentif des rapports qui évaluent régulièrement l’impact de la Stratcomm sur telle ou telle population-cible, la matrice s’enraille. Le remède se situe dans la mise en place et la gestion du narrative qui fonctionne donc à la fois comme valeur d’usage et valeur d’échange.
La suite : Le chef ne veut pas communiquer ? Vite : narrative
- Mon analyse est en prise sur un projet sur les rhétoriques de contrôle et de surveillance dans le cadre de la National Research Foundation d’Afrique du Sud