Récit : « Welcome to Syria ! »

2/2) Leila Minano est journaliste indépendante, membre du collectif YouPress. En juillet dernier, elle s’est rendue, en compagnie de deux autres reporters, James de Caupenne-Keogh et Jérôme Witz, en Syrie. Elle témoigne ici des conditions dans lesquels ces derniers travaillent. Voici la seconde partie de son témoignage.

Des syriens fuient les combats et traversent la frontiere pour entrer en Turquie.

Coup de fil. On court de nouveau, le trou est en vu. Les barbelés maladroitement cisaillés, offrent un large passage aux clandestins (nous). Les cheveux s’accrochent un peu à la ferraille et… « Welcome to Syria ! », chante Mouloud en ouvrant les bras. De l’autre côté, pas de surprise : des champs d’oliviers et un chemin en terre. Nouvelle attente à l’ombre d’un arbre. Une vieille camionnette en fin de vie, avance cahin-caha, entre les arbres. À l’intérieur, d’autres clandestins qui sont passés par d’autres trous, des valises et des sacs à la main. Il faut se rendre à l’évidence, notre camionnette est le bus de ramassage…

Changement de véhicule et premier village en terre syrienne. À travers les vitres de la voiture, rien n’indique la guerre. Tous les magasins sont ouverts et les Syriens s’affairent aux derniers préparatifs de l’Iftour, la rupture du jeûne. Dans la rue des enfants jouent au football, des femmes passent tranquillement de grands paniers à la main, des vieux devisent devant l’entrée des maisons. Sur les murs, les quelques graffitis à la gloire de la révolution ont été rayés. Jusque-là, pas l’ombre d’un mur canardé, d’une volute de fumée et les seuls bruits qui raisonnent sont les rires et les exclamations des passants.

Il est huit heures, peut-être neuf. On s’est arrêtés dans un village, pour rompre le jeûne. Les téléphones portables ne captent plus. Nos hôtes communiquent avec des appareils fixes, de gros Alcatel posés dans tous les salons de la révolution. Assis par terre, autour d’une nappe en plastique noire, on boit, on mange, on fume, on parle de la pénurie d’essence, on regarde des images de combats pixelisées sur les mini-écrans des téléphones. La soirée passe et l’électricité meurt de temps en temps. La télévision allumée en permanence affiche « no signal ». Le ton monte, au téléphone les interlocuteurs parlent du départ des jeunes pour Alep où depuis le 20 juillet s’est ouvert une bataille « déterminante ». Le vieillard en djellaba blanche qui dirige l’assemblée est aimable mais inquiet. En surface, l’ambiance est à la fête, mais la guerre se rapproche.

Il est onze heure, peut-être minuit.
 On a fini par trouver de l’essence et Iman, un prof de maths reconverti en journaliste révolutionnaire, a rempli le réservoir avec un broc d’essence. Nous sommes dans une vieille voiture grise. À l’avant Iman, un combattant et le chauffeur. A l’arrière, assis de gauche à droite, moi et mes deux collègues. Le chauffeur fonce à toute vitesse dans la nuit d’encre. Dans la voiture l’ambiance est détendue, Iman amuse la galerie en montrant, sur sa petite caméra, ses dernières vidéos de combats de rue. C’est là, dans un dernier éclat de rire, que tout bascule.

Brutalement, sans qu’on ne voit rien venir, sur la route tranquille quelques minutes auparavant, les balles explosent les vitres. Le pare prise éclate et les rafales tapent sans relâche sur ma portière. « On est grave dans la meeerde ! », râle James, le photographe assis à ma droite. « Baisse toi ! Putain baisse-toi ! ». Les balles claquent de mon côté alors James ne pense qu’à moi. Je sens le poids du sac photo qu’il cale sur ma tête. Les fous tirent et tirent encore, sans prendre le temps de recharger. La fusillade est interminable, la voiture continue à avancer à toute berzingue. Je me demande jusqu’à quand la portière va pouvoir avaler les balles sans les laisser passer. Inutile, la voiture se renverse dans le fossé. Un monceau de terre passe par-dessus la vitre. Enterrée, je suis enterrée. Je n’ai pas fermé la bouche, j’en ai avalé. Quelques secondes de silence. Tout est fini ? On se regarde, on se palpe, on se demande pourquoi on est en vie. Pour combien de temps ?

Les rafales reprennent de plus belle. La portière s’ouvre « courrez ! », Iman hurle et quitte la voiture. On se jette, ventre à terre, dans le fossé. À la force des bras on commence à ramper. Le sol du champ est froid et je sens cette odeur de terre mouillée, dans la chaleur du soir. Jérôme avale de la terre qui a un goût de sang. Combien sont morts, tirés comme des lapins, en tentant d’échapper aux snipers ? Les salopards raffalent au pif dans la nuit noire. « Dépêche ! » chuchote Iman qui rampe devant moi. Je ne le lâche pas d’une semelle. Mes vêtements se déchirent, les ronces arrachent la peau sur mon ventre et je rampe, et rampe encore parce que notre vie en dépend. Derrière nous les balles sifflent et j’entends les cris de nos assaillants. Ils nous traquent, mais ils ne savent pas dans quelle direction marcher. C’est là que les balles traçantes commencent à fuser : notre situation est une nouvelle fois désespérée. Un, deux, trois, dix, les éclairs rouges éclairent la nuit qui nous a protégée jusqu’alors. Il faut encore accélérer. Je me retourne. Il n’y a plus personne. « Iman attends ! j’ai perdu mes amis ». « Trop tard, ils sont déjà morts ou arrêtés, rétorque le journaliste en rampant. On ne peut plus rien pour eux, on doit prévenir l’ASL ». J’ai plus envie de ramper. Mais Jérôme nous retrouve : « James, me souffle-t-il, la voix étranglée. J’ai perdu James… ». James est perdu.

On rampe encore trois, peut-être quatre heures, sous les balles traçantes ou pas. À bout de forces, nous serons recueillis par des fermiers révolutionnaires. Une petite bicoque miraculeuse, dans un lieu-dit, au milieu des champs d’oliviers. En nous voyant arriver, couverts de terre, les vêtements déchirés, ils sortiront le vieil appareil Alcatel de derrière les fagots. Iman appelle l’ASL pour qu’ils se lancent à la recherche de James, du combattant et du chauffeur. Une demi-heure plus tard un religieux silencieux viendra nous chercher pour nous conduire dans une maison en sécurité. Sans James, le sauvetage a un goût amer.

« A la guerre comme à la guerre », une photo de James de Caupenne-Keogh faite …. à l’iPhone.

Ce que nous ignorons c’est qu’au même moment notre confrère est lui aussi dans une ferme, à quelques kilomètres de là. Grâce à l’application boussole de son Iphone – qui lui indique le nord-ouest où se trouvent les villages amis -, James a pu lui aussi se tirer d’affaire. Notre photographe a marché quatre heures durant, seul, le long de la route. Nous le retrouverons le lendemain, sain et sauf. Tout est bien qui finit bien. Presque : l’armée loyaliste qui a récupéré l’ensemble de nos effets, demande à l’ASL de nous livrer, notre départ de Syrie est ajourné.

Le village de la révolution. C’est là, dans ce village dont nous tairons le nom, que nous passerons le reste de notre reportage syrien. Dans ces conditions, travailler relève de l’épreuve de force : argent, papiers d’identité, matériel, nous n’avons presque plus rien, tout est resté dans la voiture. De nos trois valises, ne reste qu’un sac en plastique noir avec quelques vêtements donnés par des révolutionnaires compatissants. Malgré tout, Jérôme continue à filmer son documentaire « sur la nouvelle génération des reporters nés du printemps arabe » avec les caméras prêtées par des révolutionnaires, James se débrouille avec une moitié d’appareil photo et son… IPhone salvateur. Quant à moi, j’ai emprunté du papier à lettres, dont les feuilles se détachent immanquablement. C’est reparti. A la guerre, comme à la guerre.

Photos : Al Jazeera & James de Caupenne-Keogh

A propos de l'auteur

Leïla Minano est journaliste indépendante et membre du collectif Youpress. Elle écrit pour la presse française, pour laquelle elle couvre régulièrement des crises majeures comme la Libye ou la Syrie.

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