Comment la désinformation française a semé le doute chez les maquisards algériens
Pendant la guerre d’Algérie, la désinformation était une arme précieuse. Les Français ont réussi, en l’utilisant, à semer psychose et doute chez leurs ennemis. Ils ont ainsi rompu la confiance dans les rangs des rebelles, les incitant à s’entre-tuer dès le moindre doute.
Sur le terrain, contrairement à ce qu’affirme le FLN, l’armée française a remporté une victoire incontestable en démantelant la plupart des maquis du djebel, en particulier grâce aux actions coordonnées du plan Challe (1959-1960). Ce succès militaire est aussi dû aux subtiles entreprises de désinformation menées à l’encontre de la rébellion.
Ces manoeuvres de manipulation ont été orchestrées par le Groupement de renseignement et d’exploitation (GRE), créé et dirigé par le capitaine Paul-Alain Léger (1920-1999), un officier au passé prestigieux : ancien des Forces françaises libres (FFL) et parachutiste dans une unité SAS (Special Air Services) en Angleterre, chef d’un maquis de la Résistance dans le Maine-et-Loire, vétéran de la guerre d’Indochine (il saute à Nam Dinh en 1946 avec la demi-brigade parachutiste commandée par le colonel de Bollardière), instructeur guérilla pour le GCMA (Groupement de commandos mixtes aéroportés) au centre commando de Cap Saint Jacques au sud de Saigon, agent du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage où il effectue notamment une mission secrète en Égypte dans le cadre de l’opération militaire relative au canal de Suez en 1956). Le GRE a joué un rôle capital dans les opérations de pénétration et de désinformation contre les réseaux du FLN. L’ensemble de ces machinations est connu sous le nom de bleuite.
Ce terme vient des bleus de chauffe dont étaient vêtus les agents clandestins, des musulmans ralliés à solde des services du capitaine Léger. Cet habillement leur permettait de mieux se fondre dans la population. Pendant la bataille d’Alger contre le terrorisme urbain (1956-1957), ces hommes en bleus de chauffe, infiltrés dans les entreprises commerciales et les îlots d’habitations, ont communiqué des informations capitales qui ont abouti au démantèlement des réseaux terroristes dans la capitale algérienne. L’action d’intoxication était accompagnée d’introduction de lettres dans le système de courrier du FLN pour envoyer des informations erronées.
Toutefois, le plus grand succès de l’opération de désinformation concoctée par le capitaine Léger reste la pénétration de l’organisation de la wilaya 3 dirigée par le chef rebelle, le colonel Amirouche, l’une des fortes personnalités de l’insurrection algérienne. Des musulmans habilement « retournés » par le GRE réussissent à se faire nommer à des postes de responsabilité importants dans la chaîne hiérarchique de l’ALN et de la wilaya. Dans cette posture, ces infiltrés peuvent rapporter des renseignements à l’armée française, en particulier sur les positions des PC rebelles, l’organigramme des structures de combat, le moral, les moyens matériels, les filières de ravitaillement et les intentions de l’adversaire.
Parmi les informateurs les plus marquants, Léger parvient à faire installer Hani Mohamed à la tête de l’organisation militaire du FLN dans la wilaya 3. La phase d’infiltration est ensuite suivie d’une séquence d’intoxication qui consiste à faire croire à la présence d’espions dans les bandes rebelles et les postes de commandement de l’ALN.
La hantise de l’espionnite aiguë trouble profondément le colonel Amirouche à qui les services français ont réussi à lui faire avaler que pratiquement tous ses collaborateurs sont passés à la solde de la France. La folie du complot déclenche chez le chef rebelle une paranoïa morbide et ravageuse qui se traduit par une série de purges de plusieurs centaines de chefs et de milliers de combattants de l’ALN en quelques mois. Pour mesurer la gravité de l’obsession qui a perturbé le haut responsable de la wilaya 3, il suffit de lire l’ordre du jour qu’il a envoyé à toutes les wilayas et au comité de coordination et d’exécution (CCE) du FLN installé à Tunis.
Ce véritable cri pour une riposte violente met en lumière la panique démente, la psychose oppressante et la volonté de vengeance hallucinante qui tourmentent le colonel Amirouche, un chef rebelle ébranlé par la campagne d’intoxication échafaudée sous l’égide des services spécialisés de l’armée française :
« J’ai le devoir de vous informer en priant Dieu que ce message vous parvienne à temps, de la découverte en notre wilaya d’un vaste complot ourdi depuis de longs mois par les services secrets français contre la révolution algérienne avec la complicité des éléments les plus divers. Ce complot, d’après les renseignements en notre possession, s’étendrait à toutes les wilayas d’Algérie. Il y aurait même des ramifications dans nos bases de Tunisie et du Maroc. Le réseau tissé dans notre wilaya vient d’être pratiquement mis hors d’état de nuire après une enquête d’autant plus ardue que ses chefs dans les maquis étaient des hommes en apparence au-dessous de tout soupçon.
La plupart de ces chefs, sinon tous, ont été arrêtés et ont passé des aveux qui nous permettent de vous communiquer les renseignements suivants avec l’espoir qu’ils vous aideront dans vos recherches : Le complot est dirigé par les services secrets français (Godard, Léger, etc.) qui se sont assuré la complicité de mouchards professionnels infiltrés depuis des années dans les anciennes formations politiques et de personnes apparemment honorables embrigadées en tant que messalistes ou autres déviationnistes. (…) En certaines régions, ils sont même parvenus à créer des cellules clandestines au nom du MNA (Mouvement national algérien de Messali Hadj)
Grâce à Dieu, tout danger est maintenant écarté, car nous avons agi très rapidement et très énergiquement. Dès les premiers indices, l’état d’alerte a été proclamé à travers toute la wilaya. Des mesures draconiennes étaient prises en même temps : arrêt du recrutement et contrôle des personnes recrutées pendant les trois premiers mois ; arrestation des goumiers ayant déserté depuis peu l’armée française, examen individuel de la situation de chacun d’eux (…); arrestation de tous les suspects, de toutes les personnes dénoncées, de quelque grade qu’elles soient, et interrogatoire énergique de ceux dont la situation ne paraissait pas régulière. »
Extrait de :
Les ravages de la désinformation d’hier à aujourd’hui
Michel Klen
Editions Favre
Février 2013
345 pages
22 €
