Le déni de mort dans les sociétés occidentales

Les sociétés occidentales refusent le sacrifice de soldats, loin du pays. Cette approche est en partie le résultat d’évolutions culturelles et sociales qui ont amené nos populations à un véritablement déni de la mort

Dans nos pays, la mort a été reléguée en marge de la société. ©DR

Dans nos pays, la mort a été reléguée en marge de la société. ©DR

Le rapport particulier que de nombreux soldats entretiennent avec la notion de sacrifice semble être à l’origine d’un décalage entre une partie de la communauté militaire et le reste de la nation. Ce clivage s’explique sans doute pour partie par l’aversion développée par les sociétés modernes à l’égard de la mort, voire même de la souffrance. En Occident, de nouvelles tendances se sont en effet développées dans ce domaine dès la fin du XIXe siècle.

Dans son analyse du cas français, l’historien Philippe Ariès a révélé qu’un nouveau type de mourir (la « mort inversée ») s’est imposé dans la seconde moitié du XXe siècle. Pour lui, les perceptions contemporaines de la mort et les usages qu’elles engendrent sont l’exact opposé du rapport que les sociétés occidentales ont entretenu traditionnellement avec le mourir (la « mort ensauvagée »), en particulier au cours des XVIIIe et XIXe siècles.

Alors que la mort constituait un fait banal et central qui structurait très largement les communautés et les pratiques sociales, la société l’a « expulsée », en particulier des zones urbaines. Elle est en quelque sorte devenue dérangeante. Elle a quitté l’espace de la quotidienneté des populations pour pénétrer celui de l’imaginaire et surtout du refoulé. Événement auparavant ordinaire, survenant souvent au domicile des personnes, elle a été assez largement repoussée dans l’espace clos qu’est l’hôpital, donnant d’ailleurs au champ de la médicalisation une place majeure dans le traitement du mourir.

Partant d’analyses assez similaires, l’anthropologue Louis-Vincent Thomas a pour sa part affirmé qu’au sein des sociétés modernes, la mort ne faisait pas l’objet d’un tabou (au contraire de l’inceste ou du cannibalisme) mais d’un véritable déni : depuis le début du XXe siècle, elle aurait été partiellement chassée du paysage cognitif des populations. Le plus important des facteurs de ce mouvement est l’importance conférée à la science et à la technique. Les avancées dans le domaine médical ont notamment pu donner l’impression que la mort allait toujours être repoussée. Surtout, couplées avec l’affaiblissement des croyances religieuses, elles ont engendré une mutation des mentalités, allant dans le sens d’un abandon progressif des pratiques symboliques traditionnelles jugées dérisoires.

Par ailleurs, l’urbanisation, en érodant les liens de solidarité et les identités, a eu pour conséquences une uniformisation des valeurs des populations et une dispersion des lieux du mourir (domicile, hôpital, funérarium, lieu de culte, parfois crématorium, cimetière). Déritualisation et désocialisation se sont combinées, aboutissant à une relative « privatisation du deuil ». Plus encore, les sociétés occidentales auraient cherché à éliminer les signes les plus visibles de la mort. Le désir des populations est semble-t-il de radier le plus possible son éventualité, de la rendre extérieure à l’expérience de la vie.

Norbert Élias est allé encore plus loin dans l’analyse en affirmant que s’était même développé un refoulement des mourants : il perçoit, dans les attitudes contemporaines à l’endroit de ceux qui sont en train de mourir, un sentiment de honte et une répulsion qui les amènent à ne plus exister que dans un état intermédiaire « derrière les coulisses de la vie normale ». Le refoulement de la mort n’est donc pas seulement le refus que toute personne oppose à l’idée et à la perspective, consubstantielle à la nature humaine, de disparaître. Il s’agit également des processus sociaux d’évitement et de dissimulation qui procèdent d’une véritable négation de la mort et du mourir.

Gagner une guerre aujourd'hui ?

Gagner une guerre aujourd’hui ?

Extrait de :
Gagner une guerre aujourd’hui ?
Sous la direction du colonel Stéphane Chalmin
Economica
Février 2013
183 pages
23 €

A propos de l'auteur

Chargé d'étude à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), Frédéric Coste est un spécialiste des politiques de défense et en sociologie militaire. Il a participé, entre autres, à la rédaction de "Gagner une guerre aujourd'hui" (Economica / 2013).

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