« Cyber Pearl Harbor », le grand méchant loup numérique

Daniel Ventre est ingénieur d’études au CNRS. Spécialiste des menaces numériques, il répondait à nos questions pour le site Atlantico au sujet des propos du Secrétaire à la Défense américain qui évoquait la semaine dernière la menace d’un cyber Pearl Harbor :

Le Secrétaire à la Défense américain prévient – encore – contre le risque d’un cyber Pearl Harbor.

ActuDéfense – Lorsque Leon Panetta tire la sonnette d’un possible cyber Pearl Harbor, que faut-il comprendre ? A-t-il peur d’une attaque étatique  terroriste, visant une cible militaire, civile … Ou peut être un peu de tout ça ?

Daniel Ventre - La crainte de Panetta est celle qu’on eue tous ses prédécesseurs, la même que tous les Etats. La crainte couvre en effet tous les champs que vous évoquez, attaque étatique, terroriste, cybercriminalité… Mais il évoque surtout l’éternel cyber Pearl Harbor, menace d’une attaque majeure contre les systèmes les plus critiques du pays. Les propos de Panetta s’inscrivent dans le prolongement du discours sur la cybermenace, et ils ne sont pas plus alarmistes aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a dix ans, où l’on parlait déjà de cybermenaces mettant en péril les Etats. Aujourd’hui son propos s’inscrit dans un contexte particulier, celui des tensions avec l’Iran, avec la Chine… il fait donc plus spécifiquement allusion à des menaces étatiques. Ce que l’on voit dans son développement, car il est ensuite question de définir des règles d’engagement pour le DoD, de répliquer à des cyberattaques majeures. Il s’agit bien d’un message à l’intention des Etats agresseurs. Le cyberterrorisme n’est guère mentionné ces derniers temps…

ActuDéfense – Dans quelle chronologie faut-il lire cette déclaration : dans la continuité de l’affaire Aramco (« nous découvrons que des adversaires ont des moyens cyber conséquents ») ou dans un contexte budgétaire et politique (« il nous faut plus de moyens ») ?

Daniel Ventre - Les deux en même temps bien sûr. On ne peut ignorer l’ensemble des évènements de ces derniers mois:
- la recrudescence des cyberattaques dans une région sous haute tension (Iran, Arabie Saoudite…),
- augmentation de cyberattaques touchant des secteurs clefs de l’économie mondiale (industrie de défense, industrie nucléaire, secteur de l’énergie, secteur financier…)
- la montée en puissance d’acteurs nouveaux sur la scène cyber: si l’Iran dispose vraiment d’importantes capacités cyberoffensives (et défensives), c’est une entrée sur la scène des cyber puissance. Ce n’est que très récemment que l’Iran est apparu sur la liste des pays constituant une menace cyber… auparavant on focalisait sur la Chine, la Russie, la corée du nord…
- en période de réduction des budgets, le cyber apparaît comme l’un des rares domaines où les crédits sont en hausse (pas seulement aux Etats-Unis d’ailleurs)
- agenda politique aussi: élections présidentielles, l’administration Obama a peut-être besoin de marquer les esprits et se poser comme l’un des garants de la défense dans ce domaine, montrer qu’elle peut contenir la progression de l’Iran (ce qui serait à mettre à l’actif du bilan d’Obama)

ActuDéfense – N’est-ce pas nouveau, chez les Américains, de reconnaître aussi directement une faiblesse sécuritaire majeure ? Est-elle réelle ?

Daniel Ventre - L’argument de la faiblesse n’est pas nouveau. Cela fait partie des arguments qui justifient précisément les politiques de cybersécurité/cyberdéfense depuis 20 ou 30 ans aux Etats-Unis, mais surtout depuis le milieu des années 1990 où est apparue l’idée de menace de cyber Pearl Harbor.

ActuDéfense – La France fait-elle le même constat ? Est-elle dans une situation de vulnérabilité comparable ? Le reconnait-elle publiquement ?

Daniel Ventre - Tous les Etats font le même constat puisqu’ils partagent tous un même environnement, cyber, dont les caractéristiques s’imposent à tous de la même manière.

Photo : US Air Force / Tech. Sgt. Jacob N. Bailey

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