Témoignage – Taksim, un alibi pour dénoncer l’attitude du gouvernement (1/2)
Chiara Zani vit et travaille à Istanbul depuis deux ans. Elle nous lègue ici, un témoignage saisissant des émeutes qui secouent actuellement la Turquie. 1/2
J’ai décidé de partager mon expérience des événements en tant qu’italienne, à Istanbul depuis deux ans et demi. J’ai participé à quelques manifestations, non pas en première ligne car je ne soutiens pas la violence même en réponse à la violence (ou peut-être simplement car je n’en n’ai pas le courage). Je crois en la diffusion des informations et j’ai donc trouvé ma forme de participation « active » en partageant ce que je lis, ce que je vois et ce que me racontent mes amis qui sont eux sous les gaz et derrière les barricades.
Je suis convaincue que mon point de vue, qui continue à être extérieur, est une aide pour permettre une meilleure compréhension de ce qui se passe ici.
Pour tout le monde, il est désormais évident que la destruction du parc vert de la place Taksim a servi d’alibi. Les émeutes sont devenues le premier soulèvement populaire à échelle nationale contre le gouvernement d’Erdoğan. Au pouvoir depuis dix ans, le président détient toujours une grande majorité de partisans. Cependant, depuis quelques années, le président Erdoğan est en train de s’éloigner inexorablement de son peuple notamment avec une politique autoritaire pro-islamique, méprisante envers le peuple et loin des aspirations fondamentales d’Atatürk.
Je ne vais pas approfondir ici les raisons politiques de cette scission croissante entre le leader et son peuple, car il y a certainement une personne qui saura mieux le faire que moi. En revanche, en ce qui concerne les manifestations, je peux offrir mon témoignage direct.
J’ai grandi en Italie, je connais trop bien l’attitude délaissée de ceux qui, chez moi, détruisent toute forme d’opposition populaire, en finissant par compromettre toute forme de manifestation contre ceux qui nous gouvernent. Extrémismes, instrumentalisation, lassitude mentale, manque d’intérêt envers un modèle alternatif. Ceci dit, j’ai tout de suite pu profiter des éléments nouveaux de ces manifestations turques.
Les personnes qui participent aux cortèges ne sont pas des casseurs. Ils n’ont pas de tatouages voyants mais sont habillés comme des maçons, avec des pancartes et beaucoup de drapeaux turcs montrés avec fierté.
La manifestation de Gezi Park est née comme une initiative limitée, comme on en voit tous les samedis dans la rue Istiklar, la rue piétonne du centre ville. Le projet de « transformation urbaine » du parc, destiné à la démolition pour – comme on disait – laisser la place à un centre commercial, avait interpellé quelques centaines de personnes à peine, des gens qui s’étaient installés là-bas de manière pacifique. C’est la déclaration tranchante d’Erdoğan, « faites comme vous voulez, le projet ne va pas s’arrêter », suivie par l’éloignement forcé et violent des campements et des gens par la police qui ont soulevé l’indignation, puis la colère des citoyens d’Istanbul.
Les gens sont descendus dans la rue. Je ne parle pas de groupes isolés d’extrémistes exaltés évoquant la violence et la guérilla urbaine. Je parle de milliers de gens issus de toute tranche d’âge, de couleurs politiques, d’ethnies, des gens plus ou moins cultivés.
Ils crient « Erdoğan démission ! » et ne se laissent pas effrayer facilement par les policiers en tenue anti-émeute. Ils crient leur opposition à l’énième décision prise en force par le gouvernement, contre cette politique toujours plus agressive, contre ses dérives islamistes, contre les restrictions aux libertés individuelles, contre la répression de toute forme d’opposition.
Il ne faut pas faire un amalgame entre les récents événements turcs et les « Printemps » qui ont embrasé ces dernières années le Moyen-Orient. En Turquie, les gens ne veulent pas renverser le système démocratique. Ils essaient de faire pression pour modifier le pays de son intérieur. Les Turcs veulent être écoutés.
Traduction de l’italien : Giulia Galeano

