Témoignage : « Comment les militaires français m’ont sorti de Bangui livrée aux pillages »

En voyage professionnel en République centrafricaine, Olivier d’Auzon s’est retrouvé coincé dans Bangui aux prises des rebelles. Il nous raconte la confrontation avec les pilleurs et la libération par les militaires français.

350 militaires français supplémentaires ont été déployés ce week-end pour protéger les ressortissants en Centrafrique. ©Armée de l'air

350 militaires français supplémentaires ont été déployés ce week-end pour protéger les ressortissants en Centrafrique. ©Armée de l’air

Ce dimanche, jour des Rameaux, les rebelles du Séléka, l’alliance hétéroclite s’opposant à François Bozizé sont entrés à Bangui la Coquette, la capitale Centrafricaine. Les rebelles ne se sont vu opposer aucune résistance. Le président s’étant enfui nuitamment au Cameroun, étant entendu que sa famille avait mis les voiles la veille au soir…

Dès le lundi matin vers 7 heures du matin, des tirs de mortiers, se firent entendre. C’est le Palais présidentiel qui était visé. Je suis logé à l’hôtel Samba, situé dans le quartier des Batignoles, en plein centre de la capitale. L’eau a été coupée dès 5 heures du matin, le transformateur électrique  ayant été endommagé par erreur par le contingent Sud-Africain au Pk 26 [NDLR : un carrefour stratégique de la ville].

Outre le confort que cette électricité nous assure en assurant l’accès à l’eau courante, elle représente pour les rebelles le moyen d’accéder aux moyens de communication radio et télédiffusion. Or à ce jour,  l’électricité n’a toujours pas été rétablie et de ce fait le chef des rebelles et président auto-proclamé Djoto DiaTondja a été jusqu’à présent dans l’impossibilité de diffuser le moindre message.

Pour autant, les Sud-africains qui ont tenté de freiner l’arrivée des rebelles ont payé un lourd tribu, 14 morts et une vingtaine de blessés, selon France 24 et RFI.

L’arrivée des rebelles est durement ressentie par les Banguissois, notamment les habitants des quartiers résidentiels de Petevo, la Kouanga, Sika 1, Sika 2 et Sika 3 où les internationaux supposés les plus aisés ont été victimes de pillage systématique. Le pillage est en effet une activité florissante  à Bangui, comme pour toutes les villes conquises par la Séléka, cette armée aussi internationale qu’hétéroclite : des Centrafricains, mais aussi des Tchadiens et des Soudanais, appuyés par d’anciens prisonniers récemment libérés ou encore par des mercenaires.

Le pillage constitue le seul moyen pour cette armée de se rémunérer, en se payant directement sur la bête, dévalisant les habitants et les entreprises de la place sans oublier les banques où les coffre-forts ont été éventrés ! Dés lors tout y passe, de la cave au grenier, la vaisselle comme les meubles ou la literie, sans oublier les photos de familles. L’un des chargés de programme auprès de la délégation européenne s’est ainsi réfugié dans sa salle de bain lors de l’invasion des rebelles : à la fin de la  razzia, il était totalement dépouillé « en peau de biscuit », sans argent ni passeport. Plusieurs familles européennes se sont retrouvées dans le même situation, choquées !

Logé à l’hôtel Samba, en plein centre-ville, j’en ai moi-même fait l’amère expérience dimanche quand des rebelles ont débarqué : un Soudanais et  un Tchadien ont escaladé le portail vers 14 heures. But de l’opération : récupérer deux  4×4 situés dans l’arrière-cour de l’hôtel. Ces véhicules sont assurément considérés comme des prises de guerre. Ces rebelles armés, des yeux injectés d’alcool ont exigé que les clefs des  véhicules leur soient remises et ont tenté de nous rançonner en exigeant derechef 1 000 000 FCFA, soit environ 1500 euros. Les rebelles sont repartis sans argent mais avec les véhicules, fiers comme Artaban, promettant de revenir très bientôt.

Dés lors le salut ne pouvait venir que de l’ambassade de France. Objectif : nous exfiltrer de l’hôtel pour  nous conduire dans un endroit protégé. C’est ainsi que l’armée française nous a conduit dans le quartier de Bangui appelé «  les 17 villas », situé en face de l’ambassade du Royaume du Maroc où résident des coopérants militaires français… nous étions donc sains et saufs !!

Logés dans des villas individuelles, nous dormons à 4 dans chaque pièce et ne craignons plus pour notre vie, ni pour nos biens ! En l’absence d’eau courante, nous nous lavons tant bien que mal à l’aide de bouteilles d’eau minérale. Nous sommes chanceux car « la concession » est équipée d’un  groupe électrique. L’électricité est accessible par tranche de 3 heures, ce qui nous permet de nous rafraîchir à l’aide de climatiseurs et de ventilateurs. Sans oublier Internet après 18 heures ! Bref nous sommes au paradis !

Nous expérimentons les rations alimentaires militaires : si la fameuse boîte de cornbeef  ne fait plus partie du menu, elle est avantageusement replacée par « le parmentier de canard »et  la« salade la  italienne » sans oublier le chocolat et le nougat aux fruits…

Nous sommes  le 26 mars, les coups de feu se font de plus en plus espacés. Pour autant des nouvelles qui nous parviennent de l’extérieur par téléphone, ne nous paraissent pas rassurantes :  nos amis n’ont pas été épargnés par les pilleurs. Pour ma part, je serai de retour à Paris en principe jeudi soir, par le vol d’Air France, et je mesure toute ma chance.

Quel est le bénéfice du coup d’Etat ?

« La prise de Bangui se soldera par un massacre et le retrait pour au moins 10 ans de l’ensemble des bailleurs de fonds. Aujourd’hui, Les Centrafricains aspirent plus que jamais à la paix, et peu importe la partie qui leur apportera », avait pronostiqué un humanitaire sous couvert d’anonymat avant l’arrivée des  rebelles …

A propos de l'auteur

Olivier d'Auzon est juriste, consultant auprès de la Banque africaine pour le développement, de la Banque mondiale ou encore de l'Union européenne. Il a participé à la rédaction de "L'Afrique des nouvelles convoitises" (Ellipses / 2011) et est l'auteur de plusieurs ouvrages juridiques.

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Commentaires (1)

  • Frédéric

    Merci de cette article sur les conditions de vie sur place. Espérons que les  »grands chefs » maintenant au pouvoir tacheront de rétablir la discipline.

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