Otages au Sahel : l’émergence d’un juteux business
La chasse aux otages est rapidement apparue, ces dernières années, comme l’un des signes de l’explosion de violence au Sahel. Les sommes payées par les Occidentaux ont donné d’importants moyens aux mouvements djihadistes de la région.
Les otages français enlevés en septembre 2010 à Arlit, au Niger, dans une vidéo filmée par leurs geôliers. ©DR
Pour se financer, Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) a dans un premier temps misé sur la contrebande avec l’Algérie : un business artisanal, mais juteux. L’organisation a rapidement trouvé mieux : le kidnapping. Les groupes algériens capturent des touristes, des Autrichiens, des Espagnols, des Suisses, des Canadiens, des Italiens. Ils s’en prennent à des ressortissants de pays occidentaux qui payent sans trop se poser de questions.
L’essentiel est de sauver des compatriotes. La délégation des finances du Conseil fédéral suisse a, par exemple, déclaré publiquement avoir ouvert en 2009 une ligne de crédit de 5,5 millions de francs suisses pour couvrir les frais de l’affaire des otages helvètes au Mali. Menée pour des raisons humanitaires, cette politique de la négociation à tout prix a des conséquences désastreuses.
De 2007 à 2009, le nombre d’enlèvements d’Occidentaux est passé de quatre à dix- neuf. En 2010, Kamel Rezag Bara, conseiller auprès du président algérien Abdelaziz Bouteflika, estime à plus de 50 millions d’euros les sommes versées aux jihadistes, auxquels s’ajoutent 100 millions de frais liés aux libérations. À l’époque, le tarif de base de la libération d’un otage avoisine, selon lui, les 5 millions d’euros.
L’ex- ambassadrice des États-Unis au Mali, Vicki Huddleston, confirme : « Les Européens ont versé plus de 70 millions d’euros entre 2004 et 2011. C’est le chiffre que j’ai vu écrit noir sur blanc. Les gouvernements nient payer des rançons mais tout le monde sait que de l’argent passe de main en main et que cela se termine dans la trésorerie d’AQMI. » Désormais à la retraite, la diplomate décrit un système où l’argent transite par la présidence malienne avant d’être distribué aux intermédiaires qui prélèvent leur dîme et remettent l’argent aux groupes armés. « Les gouvernements avaient le sentiment de ne pas pouvoir faire autrement », commente-t-elle.
Les versements alimentent les katibas. Ils servent à améliorer les équipements, la logistique, et à engager des opérations de plus grande envergure.
Ces rapts sont l’indicateur de la montée en puissance d’AQMI. Jean- Christophe Rufin est l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme à l’occasion de la sortie, au printemps 2010, de son roman Katiba. « On parle peu de l’islamisme sahélien, mais cela ne saurait tarder », prédit- il. L’ambassadeur de France au Sénégal, qui quitte ses fonctions en juin 2010, sait de quoi il parle. Il a vu monter les menaces.
Dans sa zone la plus « chaude », le Sahara s’est mué en terrain de chasse, avec, dans le rôle du gibier, des touristes et des humanitaires blancs travaillant pour de petites ONG. L’importance des sommes en jeu a fait exploser les systèmes de protection dont pensaient bénéficier les Européens qui s’aventuraient dans la région.
Les communautés locales ont de plus en plus de mal à résister aux sirènes financières des islamistes. Les prédateurs versent des commissions aux indicateurs en échange de bonnes informations sur les proies à récupérer. Leurs montants font tourner les têtes des sous- traitants. « Aujourd’hui, tout s’achète avec de l’argent », résume alors le porte-parole du Mouvement national de Libération de l’Azawad, Hama Ag Sidhamed.
Extrait de :
Notre guerre secrète au Mali
Isabelle Lasserre et Thierry Oberlé
Editions Fayard
Mai 2013
17 €
