Enlèvements en Afghanistan : le cas d’un Français libéré grâce à la discrétion lors des négociations

Un an avant l’affaire Guesquière et Taponnier, l’ambassadeur Jean d’Amécourt était confronté à sa première prise d’otage. Un rapt qui s’est réglé beaucoup plus simplement, mais qui donnait déjà beaucoup d’indices sur la manière dont les insurgés afghans organisaient la détention de tels prisonniers.

Paradoxe de l'hospitalité afghane : les hôtes font comme s'ils ne voyaient pas que leurs invités trimbalaient un prisonnier.

Paradoxe de l’hospitalité afghane : les hôtes font comme s’ils ne voyaient pas que leurs invités trimbalaient un prisonnier.

La première prise d’otage à laquelle j’ai dû faire face est intervenue très peu de temps après mon arrivée. Le 26 mai 2008, le chef de poste de la DGSE à Kaboul – on l’appellera Henri pour simplifier – m’informe qu’un Français du nom de Johan Freckhaus, parti de Kandahar en voiture le jour même, demeure introuvable : sans doute a-t-il été enlevé. Ancien capitaine de la Légion étrangère, Johan avait été déçu, comme beaucoup de jeunes officiers, par son expérience dans l’armée française. Esprit romantique, tourmenté et idéaliste, il avait du service une vision exigeante, dans la lignée de Pierre Schoendoerffer et de Lartéguy, que l’armée n’avait pu pleinement satisfaire. Dans les années 1980, Johan avait donc donné sa démission et s’était rendu en Afghanistan où il avait rejoint le Panjshir pour participer à la résistance contre les Soviétiques aux côtés du commandant Massoud . Il était sans aucun doute considéré comme un proche, un véritable frère d’armes, par la famille de Massoud, qui est intervenue à de nombreuses reprises pendant sa captivité, mettant toute son influence dans la balance pour s’employer à le faire libérer. Sans succès, mais le coeur y était.

Johan avait donc un côté aventurier et homme d’action confirmé. Il aimait l’Afghanistan comme avaient pu l’exprimer avant lui, de façon plus littéraire, des hommes aussi divers que Joseph Kessel, Christophe de Ponfilly ou Louis Dupree, et comme l’avaient fait pour l’Arabie Charles Doughty, T. E. Lawrence , Gertrude Bell et Wilfred Thesiger. Les cheveux, la barbe et l’oeil très noirs, il était habillé en shalwar kamiz, gilet de laine et patou. Il parlait couramment le dari, qu’il avait appris pendant la guerre et, à tout va, on aurait pu le prendre sans difficulté pour un Afghan.

Johan était revenu en Afghanistan pour participer à la reconstruction du pays, où il travaillait comme sous-traitant d’une société américaine de BTP qui l’employait à l’époque à la construction de postes de police. Accompagné d’un de ses maîtres d’ouvrage, il s’était rendu en tournée d’inspection dans la province de Ghazni, au sud-est de Kaboul. Venu en avion et confronté à une annulation du vol de retour, il avait choisi de rentrer à Kaboul par la route, en toute connaissance des risques encourus puisqu’il avait une très grande expérience du pays. Renseignés, sans doute par des complices locaux, ses ravisseurs avaient pris en embuscade sa voiture de location conduite par un chauffeur sur la route particulièrement dangereuse menant de Ghazni à Kaboul.

La prise d’otage de Johan Freckhaus a duré relativement peu de temps puisqu’il a été libéré en juin 2008. La grande discrétion observée pendant toute l’affaire n’est pas étrangère à ce succès. L’enlèvement, réalisé par une bande de petites frappes locales, était purement crapuleux. Le silence observé au cours de la négociation ne leur a pas permis de mettre une valeur sur leur prise. L’aboutissement et donc la libération attendue en ont été grandement facilités.

Je me suis entretenu avec Johan peu de temps après sa libération. Je ne me suis pas privé de lui dire ce que je pensais de son escapade. Tout spécialement compte tenu de son profil et des risques qu’il avait pris, exposant ainsi la France à de lourdes dépenses et nos services à des risques inconsidérés. Les personnes qui le connaissaient bien à Kaboul nous avaient dit qu’elles le trouvaient las de l’Afghanistan – un sentiment assez répandu chez les expatriés qui ont développé un fort attachement sentimental pour ce pays. Marqués à jamais par ce qu’ils y ont vécu, ils y sont sans doute restés trop longtemps – attitude les menant à prendre un peu trop à la légère leur sort, et par voie de conséquence celui des autres.

L’entretien avec Johan a cependant été intéressant, en raison des qualités intrinsèques de l’homme, mais aussi par le récit même de sa détention. Johan m’a assuré ne pas avoir été maltraité – les otages le sont rarement. Ses geôliers, par souci de sécurité, le déplaçaient fréquemment, toujours la nuit au terme de longues marches dans la montagne en colonne silencieuse. Pendant ces randonnées forcées, sa plus grande peur, m’a- t-il dit, était de se faire cibler par les drones américains dont il voyait souvent les lumières le survoler dans le ciel silencieux. Leurs détecteurs risquaient en effet de prendre les chaînes métalliques qui entravaient ses mains pour un fusil d’assaut. De façon assez surréaliste de nos points de vue occidentaux mais plutôt logique pour des Afghans, ses ravisseurs le traînaient de village en village, demandant à chaque halte à être hébergés dans la hujra, la maison d’hôtes, ou la résidence du khan local. Conformément à la tradition d’hospitalité locale, l’hôte accueillait leur groupe sans poser de question, faisant semblant de ne pas s’apercevoir qu’un Occidental à moitié ligoté dînait dans la salle commune.

Malgré les conseils que le Boulevard Mortier, siège de la DGSE, et moi-même avons donnés à Johan de ne pas remettre les pieds en Afghanistan, il y est revenu pour participer à la campagne présidentielle d’Abdullah Abdullah, proche de Massoud. Le candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2009 m’avait parlé de lui plusieurs fois, évoquant les souvenirs de son ancienne camaraderie avec Nemo, le nom de guerre de Johan. Peut- être y est- il encore en ce moment, considérant que nul n’échappe à son destin.

diplomate en guerre a kaboul

Extrait de :
Diplomate en guerre à Kaboul
Jean d’Amécourt et Romain Poirot-Lellig
Editions Robert Laffont
Janvier 2013
350 pages
21 €

 

 

 

 

 

Photos : Armée de terre

A propos de l'auteur

Jean de Ponton d'Amécourt a été ambassadeur de France en Afghanistan de 2008 à 2011. Auparavant, il a été directeur de la délégation aux Affaires stratégiques du ministère de la Défense entre 2005 et 2007. Il a également occupé des fonctions dans le secteur privé. Il est l'auteur de "Diplomate en guerre à Kaboul" (Robert Laffont / 2013). Il est de plus l'arrière petit-neveu du maréchal Hubert Lyautey.

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