Comment le GSPC est devenu AQMI en adoptant la propagande vidéo d’Al Qaida
Pour échapper à son isolement et à son manque de moyen, le GSPC s’est rapproché d’Al-Qaida. Outre la symbolique du djihad global, le groupe djihadiste sahélien a adopté l’imagerie et le recours aux vidéos de son nouveau mentor.
L’AK-47, le drapeau noir et la tenue kaki … Abou Moussab Abdel-Wadoud avec de vrais faux airs de Ben Laden.
Pour certains spécialistes, le succès initial de l’audiovisuel d’Al-Qaida en Irak serait une des motivations principales du ralliement à Al-Qaida du GSPC, le groupe salafiste pour la prédication et le combat, devenu Al-Qaida dans les pays du Maghreb islamique. Comme ses prédécesseurs, les Groupes islamiques armés (GIA), le GSPC avait, à l’origine, une stratégie médiatique médiocre et une production audiovisuelle quasi inexistante. Le rapprochement entre le GSPC, qui combattait jusque-là dans une logique de jihad local, et Al-Qaida, avec son idéologie de jihad global, commença en 2005. Le groupe fut sommé, entre autres, de suivre les standards de communication audiovisuelle d’Al-Qaida. Le GSPC disposait certes d’« un comité médiatique », mais celui-ci travaillait avec des méthodes des années 1980, avec des revendications et des communiqués très formels envoyés par fax à des rédactions de journaux nationaux et internationaux. Leur audiovisuel, quant à lui, était presque inexistant.
La stratégie change radicalement avec l’entrée de l’organisation dans le giron d’Al-Qaida en 2006. Des vidéos spectaculaires apparaissaient dans les mois qui suivent, telles que La Razzia de Badr au Maghreb islamique, produite par le « comité média » d’Al-Qaida au Maghreb récemment créé. Le titre de cette oeuvre, badr, appartient à la terminologie spécifique de nombreuses vidéos d’Al-Qaida. La présence du logo d’Al-Qaida, au début et à la fin de la vidéo, suit également la charte symbolique établie par l’organisation, utilisant une combinaison de symboles tels que la kalachnikov, le globe terrestre et l’étendard noir avec la profession de foi musulmane. Cela illustre bien le fait que la cellule média de Ben Laden a réussi à imposer son propre registre symbolique et sa propre terminologie.
Les animations en images de synthèse sont du même degré de sophistication que celles d’Al-Qaida. Le contenu de la vidéo traite de trois attaques-suicides à Alger : contre l’ONU, contre le quartier général d’Interpol et contre ce que les auteurs de la vidéo appellent « le centre pour combattre le jihad », un bâtiment des forces de sécurité algériennes. Le film montre des entraînements dans le désert ou dans la montagne algérienne, des images de camaraderie, le repérage de cibles, la préparation des voitures, ou encore des images du Gouvernement algérien considéré comme traître et hypocrite, car allié des croisés. Abou Moussab Abdel-Wadoud, le leader d’Al-Qaida au Maghreb, dans une mise en scène désormais classique, est assis devant le drapeau noir du jihad, vêtu d’une veste de camouflage, une tenue typique des jihadistes globaux. Affirmant que lui aussi est entré en guerre contre les croisés, l’émir d’Al-Qaida au Maghreb est filmé de façon très semblable à celle d’al-Zawahiri ou de Ben Laden. Les anashid que l’on entend en fond sonore sont par ailleurs les mêmes que ceux utilisés dans l’audiovisuel de toute l’organisation.
Les « testaments des martyrs » qui suivent dans La Razzia de Badr au Maghreb islamique illustrent la manière dont le culte du martyre-suicide et son eschatologie, longtemps ignorés par les jihadistes algériens, sont désormais complètement intégrés. Les kamikazes affirment que leurs actes sont le meilleur moyen d’accéder au paradis : « Tourner le bouton du détonateur dans la voiture suffit pour entrer au jardin d’Éden. » Le film s’achève par séquence dans lasquelle sont incrustés des martyrs au ciel avec une rose symbolisant l’odeur du paradis.
Al-Qaida semble ainsi s’être forgé une véritable image de marque dont l’usage des symboles par des groupes tels qu’Al-Qaida au Maghreb est devenu un signe d’adhésion pour des « franchises ».
Extrait de : Al-Qaida par l’image, la prophétie du martyre
Abdelasiem El Difraoui
Presses universitaires de France
Janvier 2013
400 pages
32 €
Captures d’écran : Abdelasiem El Difraoui
