Stéphane Delory : « La menace balistique nord-coréenne ne doit pas être sur-estimée »
Les pronostics sur les capacités des missiles balistiques nord-coréens se multiplient. Stéphane Delory, chargé d’études à la Fondation pour la recherche stratégique, a répondu à nos questions.
ActuDéfense – Quelle est la menace balistique en provenance de la Corée du Nord ?
Stéphane Delory - Il y a différents types de missiles avec des portées et des précisions qui sont extrêmement variables. Sur des missiles de courte portée (300-350km) de type SCUD, qui sont le modèle de base, vous avez une précision de l’ordre de 300 à 400 mètres. L’utilisation avec une charge conventionnelle fait donc sens, surtout si vous en avez beaucoup.
Par contre, si vous passez à des SCUD-C, qui portent à 500-600 kilomètres, la précision est de l’ordre de 700 à 800 mètres. Là, même avec des sous-munitions, la capacité de destruction est fortement décroissante. Sur les missiles de longue portée, les Nodong, vous avez une précision qui est de l’ordre du kilomètre. Dans ce cas là, l’utilisation d’une arme conventionnelle n’a pas beaucoup de sens.
En parallèle, il faut prendre en compte la menace chimique, qui compose l’essentiel de l’arsenal non-conventionnel nord-coréen. Sachant qu’on ne sait absolument rien en ce qui concerne les armes biologiques. Si vous voulez utiliser des armes chimiques contre des militaires, la précision des missiles n’est pas suffisamment élevée pour permettre des frappes qui soient militairement significatives. Par contre, si vous voulez faire une frappe de terreur sur une ville comme Séoul, vous avez un potentiel qui est très suffisant avec des SCUD de courte portée. D’autant plus que de tels missiles peuvent emporter quelque chose comme 5 ou 600 kg d’agents toxiques. Sachant que l’utilisation d’armes chimiques par la Corée du Nord sur des cibles civiles serait l’ouverture d’une riposte nucléaire par les Etats-Unis. C’est une arme dissuasive.
Pour ce qui est du nucléaire, la possibilité que vous ayez une arme nucléaire vectorisée sur un missile de longue portée, allant jusque 1500 kilomètres, il faut prendre en compte que l’arme devrait peser 60kg. C’est très léger pour une arme de première génération, les bombes nord-coréennes devraient plutôt être de l’ordre d’une tonne à une tonne et demi. Il faudrait disposer d’une arme et d’un missile fiables : si vous décidez de lancer une attaque nucléaire, vous avez intérêt à être sur qu’elle fonctionne bien. Pour la Corée du Nord, c’est vrai pour les missiles de courte portée, ca l’est beaucoup moins pour ceux de longue portée comme les Nodong. C’est encore plus hypothétique dans le cas des Musadan, achetés en Russie, dont on ne sait pas comment ils sont conçus.
A-t-on une idée du volume de missiles utilisables dont dispose la Corée du Nord ?
Les chiffres qu’on vous donne sont absolument invraisemblables, puisqu’ils sont souvent de l’ordre du millier de missiles, toutes portées confondues. Une partie d’entre eux a été fabriquée il y a de cela 20 ou 30 ans. La dégradation du propergol, qui permet de propulser le missile, n’est pas connue. L’état des missiles n’est pas connu. Combien d’entre eux ont du être cannibaliser pour en faire d’autres, comme c’est souvent le cas dans les pays sous contrainte ?
La comptabilité est faite à partir d’une production estimée annuelle, qui ne prend pas en compte les paramètres industriels du pays, que l’on ne connaît pas. C’est pour cela que l’on arrive toujours à des chiffres qui sont souvent fortement exagérés.
En sources ouvertes, on trouve des estimations qui vont de 100 à 800 missiles de chaque catégorie pour les SCUD, et de 100 à 200 Nodong. Sachant que ce dernier est nettement plus compliqué, il est totalement incohérent d’avoir un nombre équivalents de Nodong et de Scud. En réalité, tout ce qu’on sait, c’est qu’ils ont beaucoup de missiles.
L’hypothèse d’une salve de missiles à charges conventionnelle, en guise d’artillerie, est-elle crédible ?
C’est envisagé sur les KN-1, des missiles plus petits et de plus courte portée (120km). Le problème d’utiliser des SCUD pour ce genre de chose, c’est qu’il faut environ 40 minutes pour en tirer un, en réunissant plusieurs camions autour. Pour la Corée du Nord, sortir plusieurs missiles de ce type pour les tirer en salve sans se prendre un tapis de bombe venu d’en face, c’est peu probable. Une telle stratégie est beaucoup plus compliquée qu’on ne le pense.
L’hypothèse la plus vraisemblable est un tir de missile vers une zone déserte, éventuellement avec une charge chimique, simplement pour montrer qu’on est capable de le faire.
Jeudi 11 avril, la presse japonaise s’alarmait de mouvements de missiles Musudan, ceux qui ont la plus longue portée. Que peuvent signifier ces manœuvres ?
Déjà, est-ce que sont bien des Musudan ? C’est une arme dont ils disposent en très petite quantité et dont on ignore le statut opérationnel. Si c’est l’un des rares armements dont vous disposez et sur lequel vous comptez, vous n’allez pas l’exhiber aussi facilement. Il est plus probable que ce soit des Nodong : si vous en collez un dans un fossé, c’est tout de même moins génant.
Si ce sont bien des Musudan, l’objectif serait de chercher à convaincre qu’ils sont opérationnels.
Les promener pour « fatiguer » les services de renseignements adverses, comme cela a pu être évoqué, c’est possible ?
C’est possible. Les Sud-Coréens et les Américains ont apparemment une évaluation assez précise du programme balistique nord-coréen. Les Etats-Unis ont fait plusieurs annonces, il y a quelques années, qui décrivaient ce que l’on voit aujourd’hui, en particulier sur les Musudan.
Est-ce que les Nord-Coréens cherchent à balader les services en promenant leurs Musudan ? Ce serait de bonne guerre.
Les systèmes d’interception déployés dans la région permettraient-ils de neutraliser des tirs de missiles nord-coréens ?
Sur du Scud oui. Le problème c’est que ce serait de l’interception terminale : s’il y a une charge chimique, vous vaporiseriez une partie des agents dans l’atmosphère. Ce ne serait pas très dangereux mais ce ne serait certainement pas très écologique. Au niveau des missiles plus lourds, normalement, les intercepteurs Agis pourraient probablement le faire. Mais la communication américaine là-dessus reste très opaque, les données sont très filtrées.
Sur un tir en salve, cela tend à être possible mais reste très difficile. En réalité, l’essentiel de la stratégie américaine en la matière repose sur une destruction des missiles au sol, avant un tir, plutôt que sur une interception.
La menace balistique et nucléaire nord-coréenne ne doit pas être sur-estimée : ce sont des moyens extrêmement difficiles à mettre en œuvre. Si la décision d’utiliser des armes était prise, ce serait une décision très lourde. Il ne s’agit pas d’appuyer sur un simple bouton : les contraintes techniques demeurent. Partir du postulat qu’une arme existe pour qu’elle soit utilisable n’est pas suffisant. En particulier dans un pays sous surveillance, extrêmement pauvre et sous contrainte.
