Il n’y a pas de loups solitaires chez les djihadistes

 Marc Trévidic revient sur une confusion largement répandue par la médiatisation de l’affaire Merah : les djihadistes ne sont pas des loups solitaires. Au contraire, ils sont le fruit d’un processus impliquant de nombreux acteurs … et sont donc loin d’être isolés idéologiquement.

Mohammed Merah n'aurait rien d'un loup solitaire : il est inscrit dans une démarche globale impliquant de nombreux acteurs.

Mohammed Merah n’aurait rien d’un loup solitaire : il est inscrit dans une démarche globale impliquant de nombreux acteurs.

Le phénomène du « Jihad individuel » est très éloigné de l’image du « loup solitaire ». Les « solistes du Jihad » jouent une partition qui n’est pas la leur. Ils suivent une stratégie définie par d’autres. Ils ressemblent à un gardien de but au moment du tir du penalty, solitaire, mais avec une équipe derrière et des règles de jeu. Car le gardien de but poursuit le même objectif que toute son équipe même si, au moment précis du tir, il est seul à jouer.

Les agissements de Mohamed Merah n’étaient que la sinistre concrétisation d’une menace pérenne et parfaitement connue : celle du « Jihad individuel », qui faisait peur depuis longtemps aux policiers et magistrats spécialisés. Rien de bien nouveau. Mais comme nous avions confiance en nous, comme nous avions toujours réussi à ne pas être débordés et comme Merah avait réussi là où tant d’autres avaient échoué, il y eut la tentation de faire de cette affaire un cas à part. Nous ne pouvions pas avoir été pris de court par un phénomène ancien et connu, celui de l’auto-entrepreneur jihadiste sous franchise Al Qaida. C’est alors que l’image du « loup solitaire » sortit du bois. Mohamed Merah était un loup solitaire et c’est pour cette raison qu’il nous avait échappé. Il était, comme l’avait chanté Renaud, une bande de jeunes à lui tout seul, à la fois « le chef et le sous-chef ».

Cette notion de loup solitaire était pourtant bien contestable car les loups, en réalité, vivent en meute.

Certains commentateurs de l’affaire Merah, englués dans le cliché médiatiquement sexy du « loup solitaire », confondirent des notions bien distinctes, l’entreprise individuelle d’une part, l’exécution par un seul homme d’un attentat terroriste d’autre part. Qu’un terroriste passe seul à l’action ne signifiait pas ipso facto qu’il en soit l’unique responsable. Le passage à l’action individuel était devenu depuis longtemps la norme, avec la prolifération des attentats kamikaze.

Or, personne ne parlerait de « loup solitaire » pour un kamikaze actionnant sa ceinture d’explosifs au milieu d’une foule. Non pas que le terrorisme individuel ne puisse pas exister, mais en matière de terrorisme islamiste, le cas ne s’était simplement jamais présenté. Cela tenait, et tient toujours, au processus long et complexe qui transforme un individu en fou de Dieu prêt à agir. Ce processus est très différent de celui qui amène par exemple un homme à liquider la moitié d’une classe d’un campus aux États-Unis et, d’une manière générale, du passage à l’acte des auteurs de grands massacres sans connotation idéologique, ou avec une connotation idéologique de faible intensité. Alors que de nombreux meurtriers de « droit commun » sont souvent décrits comme des individus taciturnes qui se sont repliés peu à peu sur eux-mêmes, le processus de construction d’un terroriste islamiste passe par la recherche de ses semblables. Une religion, même extrémiste, constitue un lien entre les hommes.

Une idéologie se partage puisqu’il s’agit d’idées. Il n’existe donc aucune idéologie individuelle.

terroristes trevidicTerroristes, les 7 piliers de la déraison
Marc Trévidic
Editions JC Lattès
Janvier 2013
220 pages
18 €

 

 

 

 

 

Photo : DR

A propos de l'auteur

Marc Trévidic est juge d'instruction au pôle antiterroriste du tribunal de Grande instance de Paris. Il est notamment spécialiste des filières islamistes. Il est l'auteur de "Au coeur de l'antiterrorisme" (Lattès / 2010) et de "Terroristes, les 7 piliers de la déraison" (Lattès : 2013).

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